Quand j'ai décidé d'arrêter mon métier d'avocate...

30/01/2017

Quand j'ai décidé d'arrêter mon métier d'avocate, j'ai souvent entendu ces phrases: "c'est dommage après autant d'années d'étude", "tous ces efforts pour rien", "c'est triste de tout jeter ainsi à la poubelle", "quel gâchis de s'arrêter en si bon chemin", etc.

Ces personnes n'étaient pas malveillantes. Au contraire, j'ai souvent ressenti que montait en elles une tristesse sincère lorsqu'elles apprenaient mon choix. Elles m'adressaient une moue sensiblement compatissante et m'auraient presque adressé leurs condoléances. Elles étaient pourtant bien les seules à éprouver une quelconque tristesse devant ma reconversion professionnelle. En principale concernée que j'étais, c'était plus une samba qu'un requiem qui se jouait en moi.

En effet, de mon côté, j'ai vécu cette étape comme une belle avancée, une sage décision, un choix de courage, une victoire du cœur, un retour à l'essentiel, une autorisation d'être pleinement moi, un affranchissement du culte de la réussite, un renouement avec mes profondes aspirations, un décuplement de ma liberté, une réappropriation de ma propre existence, un renflouement de sens dans ma vie, etc. Bref, pour moi, arrêter mon métier d'avocate, c'est bien plus un début qu'une fin. Certes, j'arrête un métier mais ce n'est pas ça l'important. Pour moi, ce qui compte le plus, c'est ce que je commence, c'est ce que je m'autorise à expérimenter de nouveau. Et cela, ça m'est extrêmement précieux. Je trouve que la vie est trop courte pour perdre son temps à s'ennuyer, à n'être pas soi, à ne pas accomplir ce que vibre en nous. Aussi, j'adore l'idée d'avoir plusieurs vies dans une vie. Des vies qui changent au gré de nos envies, tout simplement. Pourquoi d'ailleurs s'empêcher que cela soit aussi simple ?

Quant à savoir ce qu'il va advenir de ces sept années de ma vie, rien de plus, rien de moins que les vôtres, ai-je envie de dire. Quel dommage de penser que celui qui arrête un métier, en perd les bénéfices retirés. Tout ce qui est pris est irrévocablement acquis. Je perds donc rien, que ceux qui en ont douté se rassurent. Au contraire, je quitte le Barreau mes valises débordant d'apprentissages. Tout ce que j'ai appris, sur le métier, sur la vie, sur moi, rien ni personne ne me l'enlèvera bien évidemment jamais. Tout le positif que j'ai retiré de cette première expérience fera toujours partie de moi, quel que soit les chemins que je choisirai d'emprunter. J'ai accumulé des savoirs, des savoir-faire, des savoir-être et tous, sans exception, sont bien au chaud, au fond de mon sac-à-dos professionnel, prêts à m'aider dans mes nouveaux métiers.

C'est d'ailleurs aussi pour cette raison que je ne partage pas non plus le point de vue de ceux qui me disent « dommage que tu n'aies pas trouvé ta voie tout de suite ». En fait moi, ce qui me plait, c'est autant la nouvelle vie que je m'offre aujourd'hui que le détour que m'ont offert mes choix passés. Je n'aurais pas voulu sauter la case « avocate » pour aller directement où je suis aujourd'hui. Au contraire, je suis ravie de tracer un beau petit chemin sinueux, plein de carrefours et bifurcations, un chemin où il fait bon se balader, sans craindre la routine. Et puis, entre nous, il n'est rien de moins sûr que ma nouvelle vocation d'aujourd'hui soit encore celle de demain. Et c'est ça qui me plait autant : me sentir libre de changer d'avis et de vie, dès que je l'entends.

Finalement, c'est surtout ça changer de métier : c'est accepter que l'homme est un être de changement perpétuel et se donner le droit d'écouter l'évolution de ses propres besoins et envies. On n'a plus forcément les mêmes aspirations à trente ans qu'à vingt. Et c'est une excellente chose que d'être serein avec ces changements en nous, de les accepter, de les écouter et de les satisfaire. Changer de métier, c'est s'affranchir de sa peur du changement et de la de propension à l'immobilisme qui en découle et c'est s'autoriser à partir à l'aventure.

Personnellement, je suis de ceux qui dépriment à la simple pensée d'une vie linéaire et qui s'enthousiasment à l'idée d'avoir plusieurs vies dans une vie. Je me passionne pour tellement choses que je trouverais vraiment triste de ne goûter qu'à une seule d'entre elles. Pourquoi se poser une telle limite? Je me souhaite donc de conserver toute ma vie durant cette liberté de penser, cette capacité de bouger dès que je le veux, cette aptitude à n'être jamais prisonnière d'aucune limite, cette audace de changer l'orientation de mes voiles au gré de mes envies, quitte à avoir mille vies dans ma vie, quitte à avoir un curriculum vitae long comme le Danube, quitte à sourire intérieurement quand on me demande ma profession...

Alors pour conclure, non, je ne trouve pas "dommage" d'avoir changé de voie, malgré mes six ans d'études de
droit puis mes trois années de stage. Ce qui l'aurait par contre été, c'est de m'interdire de changer de métier alors que j'en avais l'envie, simplement parce qu'un jour, à dix-huit ans, j'ai décidé de m'inscrire en fac de droit. Non, tous mes efforts n'auront pas été vains car changer de carrière n'implique pas un reset cérébral qui supprimerait tout ce que j'ai appris jusqu'ici. Et non, je ne m'arrête pas en bon chemin, au contraire, je le continue sans cesse, l'ajuste, l'améliore, le peaufine. Je ne m'arrête pas, je ne reste pas immobile, je ne m'assieds pas pour regarder passer ma vie, j'avance avec elle. Parce que je trouve que c'est important d'oser changer, d'oser faire ce qu'on veut, d'oser être qui on est, d'oser être curieux, d'oser essayer de nouvelles choses, d'oser prendre des risques. D'oser être vivant, quoi!