Mon chagrin m'a fait autant de mal que de bien

18/12/2016

Il peut y avoir, dans les évènements douloureux qu'on est amené à vivre, plus de positif à retirer qu'on ne le croit. Cela tient au fait que, lorsqu'on se sent dévasté par la douleur, atterré, agonisant, on lâche prise, on tombe le masque. On n'a pas le choix. On n'a simplement plus la force de faire semblant, à quelque niveau que ce soit.

Qu'il s'agisse de perdre un être cher, de traverser la maladie, de vivre une rupture douloureuse, de connaître une grosse déconvenue professionnelle ou de côtoyer la dépression, un chagrin peut être si fort qu'on n'a plus la force de s'accrocher à quoi que ce soit. On n'a plus la force de se lever, de s'habiller, de manger, d'aller travailler, de parler, de voir des amis. Tout s'effondre sans qu'on ne puisse rien faire d'autre que regarder. On est figé, anéanti, détruit. S'éveiller un matin de plus, puis un autre, puis encore un autre, relève du combat.

On est alors si mal qu'on oublie tout, à commencer par soi-même. Et c'est là que ça devient intéressant. On n'est plus dans la maîtrise de rien. On n'en a plus la force. On ne cherche plus à faire bonne figure, à maintenir l'illusion de notre bonheur, de notre vie à peu près réussie. On ne se complait plus dans les petits arrangements pris avec nous-même. Le peu d'énergie vitale qu'il nous reste est déjà à peine suffisant pour nous maintenir debout. Aussi, en devenant incapable de continuer à faire semblant, on devient lucide. La souffrance nous offre un nouveau regard sur notre vie. En nous privant de la force qui nous était nécessaire pour supporter des situations qui nous ne convenaient pas, elle nous permet précisément d'identifier celles-ci. Elle nous aide à faire le tri entre ce qui est véritablement bon pour nous et ce qui ne l'est pas. Entre l'essentiel et le superflu. Elle nous force à voir notre existence en face, à la regarder droit dans les yeux, sans détour, sans peur, sans complaisance, sans illusion.

Subitement, on y voit clair, très clair, trop clair peut-être pour ceux qui en font les frais. L'heure est en effet souvent à l'écrémage parmi nos amis. Entre ceux qui nous font du bien, ceux qui nous indiffèrent, ceux qui nous agacent et ceux qui nous tirent vers le bas, un nettoyage de printemps s'opère. Et celui-ci s'étendra à tous nos choix de vie en général. Ainsi, notre boulot se révèlera soudainement être un exutoire ou un mouroir. Notre famille, un soutien précieux ou un poids supplémentaire.

Quand la douleur est violente, que le mal-être est vif, il n'y a plus de demi-mesure. En rien. C'est la loi du tout ou rien. Et, à petite dose, cela peut avoir du bon. En perdant toute capacité à supporter plus longtemps ces chosent qui nous chiffonnaient, on se sent tout à coup le courage d'envoyer valser ce qui le mérite, de couper à la racine ces mauvaises herbes qui tapissaient notre existence et dont on s'en encombrait jusqu'ici pour mille et une mauvaises raisons. La méconnaissance de soi, la peur, la facilité, l'habitude. Mais quand une profonde tristesse percute de plein fouet ce petit équilibre précaire, tout vole en éclats. Et quand on se penche péniblement sur notre petit monde en miettes, c'est pour n'en ramasser que les morceaux qui comptent. Le reste, on le laisse à terre. On est donc contraint de poser enfin les bons choix, ceux à propos desquels on se dit par la suite qu'on aurait dû les poser bien plus tôt.

C'est ce sursaut de clairvoyance sur notre existence et les décisions qui en découlent qui amène l'entourage du meurtri à dire de lui qu' « on ne le reconnait plus ». Et il y a là une part de vrai. On ne sort jamais indemne d'un grand chagrin. Il nous change. Ou plutôt, il nous révèle. A nous-même d'abord, puis aux autres. Il tombe notre masque et nous expose brut au grand jour. On se découvre tel qu'on est vraiment, en toute honnêteté avec soi-même. A ce moment-là, on n'est de toute façon pas capable de fonctionner autrement qu'en étant vrai. Et on se sent donc brusquement poussé à réajuster notre vie pour l'aligner sur ce qu'on est réellement. Question de survie d'abord. Mais finalement, n'est-ce pas aussi une chance ? Peut-être, peut-être pas...