Fausse-couche, vraie souffrance

21/12/2016

L'année dernière, j'ai fait une fausse-couche. Comme apparemment une femme sur quatre, à en croire les statistiques. Mais sous prétexte qu'elle est fréquente, certains voient la fausse-couche comme une simple mésaventure, un essai raté, un coup dans l'eau. C'est généralement ceux-là même qui vous servent des « à ce stade, ce n'est pas encore vraiment un bébé tu sais », « tu es jeune, tu retomberas vite enceinte », « la nature fait bien les choses » et autres « après une fausse-couche, il paraît qu'on est très fertile ».

Pourtant, moi, quand j'ai perdu mon presque bébé, mon petit raté, ma petite erreur de la nature, ça m'a davantage fait l'effet d'un violent coup de poignard que celui d'une simple égratignure. Et pour cause, ce presque rien, des semaines durant, n'a été rien de moins que mes jours et mes nuits. Il a habité mon corps et chacune de mes pensées. Mes mains ne vivaient plus que pour le caresser à travers mon ventre et mes yeux pour le contempler. Il a fait rougir mon cœur et pâlir mes rêves les plus fous. Il a été mon confident et mon secret le plus précieux. Il a été mon horizon, mon avenir, ma plus belle aventure. Ma plus grande fierté, c'était lui aussi. Depuis ce presque rien, plus aucune seconde ne s'était écoulée sans que je n'essaie d'imaginer ses traits, de deviner son caractère et de trouver un prénom qui harmoniserait le tout. Du haut de ses six centimètres, cette petite vie avait littéralement envoûté la mienne. Je me sentais forte, solide, courageuse, audacieuse. J'étais femme. J'étais mère. J'étais louve.

Alors non, ce n'était pas presque rien. Au contraire, il était tout. Déjà. Malgré ses douze semaines. Parce que l'instinct maternel n'attend pas. Il coule dans nos veines dès l'instant où l'on découvre qu'un petit cœur bat au creux de nos entrailles. Il est immédiat. Et l'amour que l'on porte à notre petit d'homme est immédiatement gigantesque, colossal, démesuré, à ne savoir que faire de cette immensité qui nous bouleverse, nous dépasse et nous transcende. Parce que quand on devient maman, on devient maman. Pas à un, deux ou trois neuvièmes, pas même à moitié. Non, on le devient pleinement, entièrement, de tout son être et de tout son cœur.

Fausse-couche, quelle affreuse expression qui voudrait laisser entendre que rien n'était vrai alors que tout l'était. L'enivrement de l'apparition comme la souffrance de la disparition. Tout a bien été réel, depuis les deux barres sur mon test de grossesse jusqu'aux douleurs du curetage. Un matin, je pouvais entendre la mélodie de son cœur à l'échographie et celui d'après, il s'était arrêté de battre. Alors, je peux vous assurer que la violence de cette amputation a été tout ce qu'il y a de plus réel.

Aujourd'hui encore, après vingt-quatre mois, autant de litres de larmes versés et la naissance d'une petite fille pétillante que j'aime plus que tout au monde, il ne s'écoule pas un jour sans que je ne pense, même furtivement, à celle qui restera toujours mon tout premier bébé.

Aussi, à vos amies qui vivent une fausse-couche, ne leur parlez pas de « trois fois rien » et ne minimisez pas ce qu'elles vivent en espérant leur faire du bien. Je crois, au contraire, que ce dont on a besoin, c'est de sentir que l'existence de notre bébé, aussi petit fût-il, est entièrement reconnue et respectée dans toute la grandeur qu'il avait déjà dans notre cœur de maman.